Women in Tech : portrait de Carinne FLEURY, cofondatrice de Ma Bouteille s’appelle Reviens

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Une entreprise drômoise, pionnière du réemploi des bouteilles en verre en France

Carinne Fleury, présidente et cofondatrice de LOCAVERRE, a lancé avec les deux principales cofondatrices du projet, Solen Bourgeat et Clémence Richeux, « Ma bouteille s’appelle Reviens« , le premier projet industriel de lavage et réemploi de bouteilles en verre en France. Rencontre avec cette ingénieure qui a fait le pari audacieux de l’économie circulaire et de l’innovation sociale.

1. Pouvez-vous vous présenter et nous expliquer comment est née l’idée de créer LOCAVERRE et le projet « Ma bouteille s’appelle Reviens » ?

J’ai un profil d’ingénieure. J’ai travaillé dans l’industrie chez Saint-Gobain et chez Total, puis j’ai fait une transition professionnelle quand j’ai déménagé en Auvergne Rhône-Alpes. J’ai complètement bifurqué et j’ai travaillé dans le secteur de l’économie sociale et solidaire (ESS), en particulier j’ai dirigé un centre de formation sur les questions de construction. En parallèle, je me suis beaucoup acculturée au secteur de l’ESS et je suis rentrée en lien avec les acteurs locaux et nationaux sur ces sujets.

 

C’est dans ce cadre que j’ai fait la connaissance de Christophe Chevalier et Sophie Keller qui ont lancé une dynamique qui s’appelle « Start-Up de Territoire« . L’idée était de faire émerger, via des soirées d’idéation citoyenne inspirées de la méthodologie de Make Sense, des projets entrepreneuriaux qui ont du sens pour les gens et pour le territoire, en réponse directe à un besoin identifié.

 

C’est là que j’ai rencontré les deux principales cofondatrices du projet, Solen Bourgeat et Clémence Richeux. L’idée était déjà dans l’air : c’est complètement absurde de prendre des bouteilles en verre, de les transporter à l’autre bout de l’Europe la plupart du temps, de les refondre à 1200° pour en refaire une bouteille. Il y avait vraiment un non-sens total dans tout ça. On s’est dit qu’il fallait qu’on prenne en main cette idée.

C’était un projet très collectif qui s’est appuyé sur tout un écosystème local – le Groupe Archer qui portait la dynamique start-up de territoire, mais aussi plein de citoyens qui se sont impliqués. Surtout, ça a été un projet coconstruit avec les bénéficiaires : on l’a coconstruit avec un brasseur, avec un distributeur. L’idée était vraiment de créer une start-up de territoire, une entreprise issue du territoire et qui répond directement aux besoins du territoire.

2. Comment ce passage d’une idée écologique à une entreprise industrielle s’est-il déroulé ? Quels ont été les principaux défis ?

Nous avons été les premiers en France à vraiment laver des bouteilles pour réemploi de manière industrielle. Nous avons accueilli notre première machine en 2019 grâce à des financements que nous avions trouvés, et nous avons embauché Sylvain Riolo, notre premier salarié, qui est aujourd’hui le responsable technique et qui a justement travaillé sur cette industrialisation.

 

Ça a été un défi quotidien. Tout était compliqué parce qu’on a essuyé les plâtres de tout. Pour pouvoir laver des bouteilles, il faut que les étiquettes puissent s’enlever avec de l’eau et un petit peu de soude. Il faut que la bouteille résiste au lavage. Il faut que la logistique soit mise en place pour que les bouteilles puissent revenir chez nous. Chaque petite chose, on a dû la détricoter.

 

On a eu la chance d’avoir beaucoup de financements parce qu’on était pionniers sur ces sujets. Si ça n’avait pas été le cas, on n’aurait pas pu développer tout ça – ça aurait été impossible. Aujourd’hui encore, après 7 ans, on commence seulement à être rentables parce qu’on a passé tout notre temps à résoudre des problèmes. Tout était compliqué. On avait des freins de partout : des freins politiques, des freins culturels.

 

Il a fallu aussi créer des réseaux nationaux pour pouvoir peser politiquement sur ces sujets. Mais on l’a fait dans un état d’esprit collectif et positif. On n’a déposé aucun brevet – c’est en ça qu’on se différencie un peu de certaines structures de la tech. On a vraiment tout fait en open source, en collectif, et on a cherché à créer des filières et des réseaux.

 

Un aspect important :
C’est une entreprise d’insertion. Nous accueillons des personnes pour une durée limitée qui sont là pour apprendre un nouveau métier et surtout reprendre un rythme d’engagement professionnel dans un cadre bienveillant.

Photo équipe MBSR

3. Quelle est la réussite dont vous êtes le plus fière ?

La fierté, elle est presque chaque jour. Comme je suis hors de l’équipe opérationnelle, je suis extrêmement fière de cette équipe. Ce sont des conditions difficiles – il fait chaud l’été, il fait froid l’hiver. Ça reste de l’industrie, c’est rude. Ce sont des niveaux de salaires plutôt bas parce que malheureusement aujourd’hui ces sujets ne sont pas rémunérés aux tarifs où ils devraient l’être. Le travail réalisé par les équipes est juste incroyable.

 

Nous sommes très heureux d’être une structure d’insertion et c’est aussi une très grande satisfaction de voir certains de nos salariés prendre leur envol et de l’avoir vécu de façon douce. Quand on a passé le million de bouteilles lavées dans l’année, ça a été symbolique. Un million de bouteilles, ce n’est rien, mais il y avait un côté « on est arrivés à faire ça ».

Mais d’une manière générale, ce qui me rend le plus fière, c’est vraiment les équipes qui travaillent sur place, leur belle énergie et ce qu’elles produisent toujours avec bonne humeur. Franchement, elles croient à quelque chose de plus grand qu’elles et ça, c’est beau. Ce n’est pas si courant, des gens capables de ça, de s’oublier un petit peu.

 

Tous les obstacles qu’on a franchis – franchement, on en a eu des milliers – et à chaque fois on a remis notre ouvrage sur le métier et on s’y est remis. On ne s’est jamais découragé. C’est ça qui est fort : d’avoir gardé toute cette énergie positive tout le temps malgré les obstacles et ce qu’on vit encore aujourd’hui.

4. Où voyez-vous LOCAVERRE dans les 3 prochaines années ?

On est en plein changement d’échelle. Jusqu’à présent, nos clients étaient des gens très militants du sujet, prêts à faire des sacrifices. Typiquement, on palettise à la main, donc quand on palettise à la main, on ne peut pas dépalettiser autrement qu’à la main. Vous imaginez ? Des gros fournisseurs comme la maison Margerie dépalettisent nos palettes à la main ! Il faut quand même être un peu militant.

 

La prochaine étape, c’est de monter en gamme au niveau de l’industrialisation. On est en pleine levée de fonds pour augmenter notre niveau de qualité et devenir compatibles avec des clients plus industriels, des clients moins militants qui se lancent dans le réemploi parce qu’ils trouvent que ça a du sens ou parce qu’ils se rendent compte de leur fragilité dans un contexte mondial complexe. On va investir dans une mireuse automatique, une palettiseuse, un équipement pour mettre le conditionnement des bouteilles en zone protégée. Notre capacité est de 8 millions de bouteilles par an, et on veut augmenter notre production.

 

Pour pouvoir financer ce changement d’échelle, nous avons besoin que des citoyens prennent des parts sociales dans notre SCIC pour augmenter notre capitalisation. Ce qui aura pour conséquence d’obtenir le soutien de grands investisseurs : https://www.ma-bouteille.org/je-contribue

 

Le deuxième enjeu, c’est le fait de rapporter les bouteilles. Aujourd’hui, il y a une acculturation faible des populations sur le fait qu’ils peuvent rapporter leurs bouteilles, donc on manque de bouteilles à laver. C’est un gros enjeu de communication qui va être géré au niveau national pour que les gens sachent qu’ils peuvent rapporter leurs bouteilles. C’est très dommage, mais il y a plein de bouteilles lavables qui vont à la benne à verre.

 

Le troisième enjeu, c’est un enjeu de lobbying national. Aujourd’hui, les lois ne sont pas favorables au réemploi. Il faudrait homogénéiser les formes et les couleurs des bouteilles. Il y a un rôle de lobbying et d’action au niveau national au travers des réseaux pour faire valoir ce qu’on fait.

5. Pourquoi avoir choisi de développer LOCAVERRE en Drôme-Ardèche ? Comment l’écosystème local des producteurs et l’économie territoriale vous accompagnent-ils dans le développement de l’entreprise ?

On habitait toutes les trois ici et il y avait cette dynamique Start-Up de Territoire qui se développait sur l’Agglo de Valence-Romans. C’était très logique qu’on se développe sur ce territoire, sachant qu’en plus la Drôme est un territoire extrêmement pionnier sur les questions de transition. Trouver des partenaires brasseurs, viticulteurs et fabricants de jus de fruits qui étaient partants pour du réemploi, c’était facile. C’était un territoire très bien pour démarrer.

Concernant l’accompagnement :
On a été accompagnés par énormément de structures par exemple Urscop parce qu’on est une coopérative (une SCIC), puis par des financements comme ceux de l’ADEME, de la région ou du département. On a également été soutenus par la Banque des Territoires, notamment via la fab.t qui accompagnait les porteurs de projet à impact social et environnemental. Enfin, on a aussi eu du mécénat de compétences d’entreprises privées.

 

Concernant la French Tech, j’ai un peu mis un pied dans la porte ! La French Tech n’avait pas forcément cette culture que l’ESS pouvait être de la vraie industrie, de la vraie innovation. Quand j’ai pitché « Ma bouteille s’appelle Reviens », les gens étaient séduits par le projets parce qu’il y a un supplément d’âme dans ce qu’on fait. C’est à la fois de l’innovation technique, mais on a cette question de l’insertion professionnelle, du réseau, de l’open source, du local, de recréer du lien. Ce petit supplément d’âme a eu beaucoup de succès, car il touche à ce qui est important pour chacun notamment le lien social et la protection de l’environnement. Je pense qu’on a ouvert une voie pour les autres entreprises de l’ESS.

La tech, ce n’est pas que les hommes et ce n’est pas que les structures hors ESS.

6. Quel conseil donneriez-vous à une femme qui hésite à se lancer dans l’entrepreneuriat particulièrement dans l’économie circulaire et l’innovation environnementale ?

Moi, j’ai travaillé dans l’industrie, j’ai travaillé dans le bâtiment. Autant vous dire que ma condition de femme était vraiment un problème. J’avais à prouver deux fois plus parce qu’il y avait un a priori sur le fait que je n’avais pas les compétences. Je pourrais en parler des heures – je vais finir par écrire un livre !

En prenant le projet par l’approche ESS, on a plutôt eu affaire à des acteurs de l’ESS, des producteurs, des brasseurs, des viticulteurs, des distributeurs. Le fait de l’avoir approché de façon très collective a évité beaucoup de problématiques que peuvent rencontrer les femmes habituellement sur les sujets industriels.

 

Il faut être assertive. Chez les femmes de pouvoir, ça a plutôt été favorisant parce qu’elles étaient contentes que ce soit des femmes qui lancent un projet industriel, un projet tech, qu’on avait de la sympathie de la part des femmes politiques, des femmes financeuses. Heureusement, la sororité joue un petit peu son rôle pour contrebalancer.

 

Mon conseil principal :
Les femmes, il faut vraiment qu’elles croient en elles. Tout ce qui est croyances limitantes, syndrome de l’imposteur, il faut vraiment travailler là-dessus. Vous êtes toutes des femmes puissantes ! N’ayez pas honte de ce que vous faites. Prenez le pouvoir sur vous-mêmes, sur vos peurs.

Vous avez au moins les mêmes capacités que les hommes pour entreprendre sur les sujets de tech, mais en plus vous avez des trucs en plus : une approche plus sensible et cette capacité à capter les signaux faibles. Ces atouts peuvent vous permettre d’avoir une approche plus profonde et plus intuitive de l’innovation.

 

Et pour tous les entrepreneurs :
Challengez votre idée. Parlez-en, parlez-en, parlez-en ! Il ne faut pas être isolé.

Ce qui va vous faire le plus progresser dans votre projet, c’est les échanges que vous allez avoir avec les autres. N’ayez pas peur, personne ne va vous prendre votre idée. Vous êtes beaucoup plus avancés que n’importe qui sur votre projet. Il faut en parler, s’entourer, se challenger, se créer un petit comité stratégique dès le départ. Quand vous allez voir des gens qui vous accompagnent et qu’ils vous donnent 10 contacts, contactez tous les gens qu’on vous aura recommandés. C’est cette dynamique qui crée la réussite.

 

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